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Le piège de la
multiplicité culturelle
Hélé Béji Essayiste
J'ai grandi avec la
conviction que la culture rendait les hommes meilleurs, que le commerce
des oeuvres était ce qui nous délivrait de nos haines, dé nos violences,
de nos peurs, que les mérites de la raison étaient supérieurs à ceux de
la foi dans l'exorcisme de nos démons. Mais c'est faux. Le combat de
l'humanisme contre la tyrannie politique et religieuse, qui avait réussi,
avec les Lumières, à nous conduire d'un monde ordonné par la Providence
divine vers un monde guidé par la liberté humaine n'a pas encore
converti à la cité des hommes des populations encore largement
prisonnières de la Cité de Dieu. Et pourtant, malgré l'échec colonial,
il poursuit la vieille mission militaire de « pacifier » cruellement des
«sauvages » au nom de la démocratie, avec des chances accrues de
favoriser la théocratie.
La culture humaniste ne
réussissant pas à vaincre la violence, la culture sacrée peut retrouver
la trouble séduction de ses arguments. Quand les énormes sacrifices
consentis au triomphe de la raison ne font qu'accroître l'inhumain,
alors d'autres sacrifices s'offriront à la gloire de la foi: Philosophie
et théologie se retrouvent de nouveau dans des positions inconciliables.
D'un côté on craint d'être dépossédé de l'aeuvre démiurgique que l'on a
arrachée à la fatalité naturelle; de l'autre, on craint l'épouvante d'un
monde sans Dieu.
En fait, la culture
humaniste perd lentement sa faculté d'intelligibilité du monde. On a
beau être «instruit», on se sent aussi démuni devant les maux actuels
qu'un analphabète. On se détourne alors du savoir, dont les contenus
sont affaiblis au profit de stratégies de pouvoir, pour des postures
culturelles d'affirmation et d'arrogance. Ce que l'on appelle
démocratisation culturelle - l'émancipation de chacun -, au nom de cet
humanisme qui reconnaît à chacun « sa différence », fait de l'expansion
de ces différences une dégradation du savoir, et donne pour valeur
culturelle ce qui n'est qu'embrigadement des hommes. La multiplicité
culturelle devient elle-même source d'intolérance maximale, l'identité
étant tenue pour plus performante que la raison. L'intolérance devient
un «droit culturel» plus légitime qu'une loi physique démontrée
scientifiquement.
Désormais, la théocratie
n'est plus seulementle voeu des fondamentalistes musulmans. Le principe
théocratique a pénétré la vocation intime de la revendication culturelle
- chaque culture se divinisant elle-même à travers l'ivresse de son
origine. Toutes les cultures, faibles ou fortes, sont aspirées par leur
montée en puissance et obsédées pair leur vulnérabilité et leur
persécution. On pouvait croire que la communication ouvrirait une
tribune de tolérance où les cultures s'exerceraient à un apprentissage
réciproque, mais on constate qu'elle est une dramaturgie qui les raidit
dans leur rivalité. C'est pourquoi l'intégrisme n'est pas simple retour
à l'archaïque. Il est parfaitement adapté à ce faux savoir de la
communication moderne que l'on retrouve partout. Faire porter un voile à
une petite fille relève d'un même geste attentatoire que la jeter en
pâture au public dans des interviews à sensation.
La mondialisation ne
signifie pas que les cultures s'uniformisent, mais que chacune développe
un instinct hégémonique, rendant l'impérialisme inhérent à toute
culture. Par là est introduit dans chaque culture le germe virtuel de la
terreur. Devenant plus visible, elle devient en quelque sorte plus
terrible. II y a complicité entre communication et terreur: En réalité,
il faut nous défaire de cette illusion que nos convictions culturelles
sont des valeurs morales, car cette confusion est dangereuse. Notre
identité culturelle n'a rien à voir avec notre intégrité morale. Depuis
le Tartuffe de Molière, on sait bien que la patelinerie religieuse peut
cacher la pire félonie: On peut se servir de sa culture pour justifier
l'injustifiable, et recourir à des méthodes aussi cruelles que celles
que nous dénonçons, se faire bourreau par peur d'être victime. Quand
notre culture, traditionnelle ou moderne, ne sait plus nous rendre la
condition humaine défendable, ni aimable, quand on n'est plus gêné
d'appartenir à une humanité que l'on méprise ou que l'on abhorre, on
touche ce fond du cynisme que dénonçait Arendt dans ce qu'elle appelle «l'alliance
de l homme du monde et du criminel ».
Le pluralisme culturel
ne règle pas la question de la responsabilité éthique de chaque culture.
Car admettre qu'il y a plusieurs humanismes reviendrait à dire qu'il y a
plusieurs morales possibles; et, s'il s'avère qu'il y a plusieurs
morales pour les hommes, c'est qu'il n'y en a aucune pour l'humanité.